Le Dictionnaire de la langue française publiée par Furetière en 1690 identifie deux paradigmes sémantiques, apparemment contradictoires, du mot « représentation ». Paradigme sémantique 1 :« Représentation : image qui nous remet en idée et en mémoire les objets absents, et qui nous les peint tels qu’ils sont ». Dans ce premier sens, la représentation renvoie à l’idée de faire voir une personne, un objet ou une chose quand la possibilité de sa présence est évacuée. « Une image » fait office de substitut représentant la personne, la chose ou l’objet absent(e). Représenter est faire connaître médiatement par le symbolique, en l’occurrence les mots et les gestes, les figures.Représenter, dans un sens juridique et politique, est aussi « tenir la place de quelqu’un, avoir en main son autorité ». De là, la double définition des représentants comme :ceux qui représentent dans une charge publique une personne absente qui devrait l’occuper ceux qui sont convoqués pour une succession en lieu et place de la personne dont ils possèdent le droit.Paradigme sémantique II :La représentation est ici monstration d’une présence, présentation publique d’une chose ou d’une personne. C’est la chose ou la personne qui est à elle-même sa propre représentation. Le représenté et son image font corps et adhèrent l’un à l’autre : « Représentation, se dit quelquefois des gens vivants. On dit d’une mine grave et majestueuse : Voilà une personne de belle représentation ». Au lieu que ce soit une présentification comme c’est le cas dans le paradigme sémantique I, il s’agit d’une « mise en lumière » du représenté, de sa monstration.Paradigme sémantique III :Grâce à la pluralité de ses significations, le concept, dans son acception sociologique de « représentations collectives », désigne,* D’abord, les schèmes de perception et d’appréciation qui portent les opérations de classement et de hiérarchisation qui construisent le monde social. * Dans le sens plus ancien des dictionnaires des XVIIe et XVIIIe siècles, il peut indiquer les pratiques et les signes, les symboles et les conduites qui visent à montrer et faire reconnaître une identité sociale ou un pouvoir.* Enfin, dans une signification politique, il qualifie les formes institutionnalisées par lesquelles des « représentants » (individus singuliers ou instances collectives) incarnent de manière visible, « présentifient », la cohérence d’une catégorie sociale, la permanence d’une identité ou la puissance d’un pouvoir.C’est en articulant ces trois registres que le concept de représentation a modifié la compréhension du monde social parce qu’il oblige à penser la construction des identités, des hiérarchies et des classements comme le résultat de « luttes de représentations » dont l’enjeu est la puissance, reconnue ou déniée, des signes qui doivent faire reconnaître comme légitime une domination ou une souveraineté.Il est dès lors possible de comprendre comment les affrontements qui font s’opposer des violences contraires, des forces brutales, sont transformés en luttes symboliques dont les représentations sont les armes et les enjeux.Comme l’écrit Bourdieu dans la Distinction, « Il suffit d’avoir à l’esprit que les biens se convertissent en signes distinctifs, qui peuvent êtres des signes de distinction, mais aussi de vulgarité, dès qu’ils sont perçus rationnellement, pour voir que la représentation que les individus et les groupes livrent inévitablement à travers leurs pratiques et leurs propriétés fait partie intégrante de leur réalité sociale. Une classe est définie par son être-perçu autant que par son être, par sa consommation – qui n’a pas besoin d’être ostentatoire pour être symbolique – autant que par sa position dans les rapports de production (même s’il est vrai que celle-ci commande celle-là) ».Pierre Bourdieu : « La violence symbolique est cette coercition qui ne s’institue que par l’intermédiaire de l’adhésion que le dominé ne peut manquer d’accorder au dominant (donc à la domination) lorsqu’il ne dispose pour le penser et pour se penser ou, mieux, pour penser sa relation avec lui, que d’instruments de connaissance qu’il a en commun avec lui et qui, n’étant que la forme incorporée de la structure de la relation de domination, font apparaître cette relation comme naturelle ; ou, en d’autres termes, lorsque les schèmes qu’il met en œuvre pour se percevoir et s’apprécier ou pour apercevoir et apprécier les dominants (élevé/bas, masculin/féminin, blanc/noir, etc.) sont le produit de l’incorporation des classements, ainsi naturalisés, dont son être social est le produit ».La représentation ainsi pensée a permis :l’exercice de l’autorité, fondé sur l’adhésion aux signes, aux rites et aux images qui la donnent à voir et obéir. la construction des identités, quelles qu’elles soient, toujours situées dans la tension entre les représentations imposées (par les pouvoirs, les puissants ou les orthodoxies) et la conscience d’appartenance des individus eux-mêmes.
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